{"id":77,"date":"2013-11-09T18:30:44","date_gmt":"2013-11-09T17:30:44","guid":{"rendered":"http:\/\/www.smhp.fr\/?page_id=77"},"modified":"2013-11-11T17:37:27","modified_gmt":"2013-11-11T16:37:27","slug":"le-mouvement-realite-ou-illusion","status":"publish","type":"page","link":"http:\/\/www.smhp.fr\/?page_id=77","title":{"rendered":"Pr Masquelet &#8211; Le mouvement: r\u00e9alit\u00e9 ou illusion?"},"content":{"rendered":"<p>En premi\u00e8re approche, ce questionnement semble relever de la pure fantaisie ou d\u2019une pirouette du discours qui \u00e9tait l\u2019apanage des Sophistes de l\u2019Antiquit\u00e9 Grecque. Comment pourrions-nous douter de la r\u00e9alit\u00e9 du mouvement et de son arr\u00eat brusque lorsque lanc\u00e9s \u00e0 180 km\/h dans une voiture de sport nous nous \u00e9crasons contre un mur ? Le mouvement ne nous appara\u00eet-il pas naturellement comme le d\u00e9placement d\u2019un objet sous l\u2019effet des forces qui lui sont appliqu\u00e9es ? De la m\u00eame fa\u00e7on, puis-je douter un seul instant du mouvement lorsque je mobilise, pour les \u00e9tirer, tel ou tel segment de mon corps, d\u00e9plier mon genou, \u00e9tendre mon pied et placer mes orteils en \u00e9ventail. De m\u00eame, apr\u00e8s la mise en place d\u2019une proth\u00e8se totale d\u2019\u00e9paule pour une arthrose compliqu\u00e9e d\u2019une rupture de la coiffe des rotateurs, n\u2019est-ce pas une grande satisfaction que de voir le patient porter la main \u00e0 la bouche ou se gratter le sommet de la t\u00eate, mouvements qu\u2019il n\u2019avait pas r\u00e9alis\u00e9s depuis de nombreux mois ?<\/p>\n<p>Cependant, nous sommes bien oblig\u00e9s de convenir que parfois nous voyons le mouvement alors qu\u2019il n\u2019existe pas et nous ne le voyons pas alors qu\u2019il existe. Nous avons tous fait l\u2019exp\u00e9rience suivante : confortablement install\u00e9s dans un train sur le point de partir et regardant le train d\u2019\u00e0 c\u00f4t\u00e9 nous avons, un bref instant, l\u2019impression d\u2019\u00eatre en mouvement alors que c\u2019est l\u2019autre train parti avant le n\u00f4tre qui d\u00e9file. Et nous devons regarder le quai oppos\u00e9 pour v\u00e9rifier que nous n\u2019avons pas boug\u00e9. Vous m\u2019objecterez que les sens parfois nous abusent mais que cela ne remet pas en cause la r\u00e9alit\u00e9 du mouvement. Certes\u2026 mais que penser du mouvement de la terre ? Nous pourrions passer une vie enti\u00e8re en restant persuad\u00e9s que la terre est immobile au centre de l\u2019Univers si l\u2019on ne nous avait pas enseign\u00e9, d\u00e8s l\u2019\u00e9cole\u00a0<span style=\"line-height: 1.5;\">primaire, qu\u2019elle tourne autour du soleil. Nous ne connaissons cette r\u00e9alit\u00e9 du mouvement de la terre que depuis quatre si\u00e8cles ! Encore une tromperie des sens et quand il s\u2019agit de voir le mouvement, de percevoir le mouvement, nous pouvons \u00eatre abus\u00e9s.<\/span><\/p>\n<p>Admettons que lorsque les sens ne nous trompent pas il nous est impossible de nier le mouvement. Mais une autre difficult\u00e9 surgit ; sommes-nous capables de d\u00e9finir le mouvement ? On peut dire assez platement que le mouvement est ce qui permet \u00e0 un mobile de partir d\u2019un point A pour arriver \u00e0 un point B. Cette d\u00e9finition simpliste ne nous dit rien de\u00a0<span style=\"line-height: 1.5;\">ce qu\u2019est le mouvement. Et nous pouvons continuer \u00e0 m\u00e9diter sur l\u2019extraordinaire argument avanc\u00e9 par Z\u00e9non d\u2019El\u00e9e, disciple de l\u2019illustre Parm\u00e9nide, pour montrer que si le mouvement r\u00e8gne dans notre exp\u00e9rience de la r\u00e9alit\u00e9, nous sommes cependant incapables de penser le mouvement.<\/span><\/p>\n<p>Un archer tend son arc et d\u00e9coche une fl\u00e8che ; cette fl\u00e8che d\u00e9crit une trajectoire dans l\u2019espace. Z\u00e9non fait l\u2019observation suivante : nous voyons cette fl\u00e8che voler. A un moment elle se trouve en un lieu A de sa trajectoire. Un peu plus tard, elle atteindra le lieu B. Entre A et B, elle a occup\u00e9 un lieu A\u2019 et entre A et A\u2019 un lieu A\u2019\u2019. A tout instant, la fl\u00e8che a occup\u00e9 un lieu que nous pouvons d\u00e9terminer. Si je multiplie les positions de r\u00e9f\u00e9rence, si petit que soit l\u2019intervalle d\u2019espace entre deux positions successives, il est toujours possible d\u2019introduire une autre position o\u00f9 la fl\u00e8che se situe. Mais quand donc la fl\u00e8che passe-t-elle d\u2019une position \u00e0 la suivante ? Quand se meut-elle si, \u00e0 chaque instant, elle est en un lieu pr\u00e9cis ? Il ne s\u2019agit pas seulement d\u2019un amusant paradoxe destin\u00e9 \u00e0 \u00e9gayer une soir\u00e9e en ville. Z\u00e9non pose ainsi avec une merveilleuse simplicit\u00e9 la probl\u00e9matique du mouvement. Certes nous voyons voler la fl\u00e8che, car c\u2019est du registre de la perception, mais nous ne pouvons pas penser son mouvement parce que notre esprit est fait pour l\u2019immuable, l\u2019identique, l\u2019\u00e9ternel. Le mouvement a une r\u00e9alit\u00e9 propre que nous sommes incapables de penser.<\/p>\n<p>Diog\u00e8ne La\u00ebrce rapporte dans \u00ab Vies et doctrines des philosophes illustres \u00bb que Z\u00e9non \u00e9tait un homme de grande noblesse en philosophie comme en politique. Il fut arr\u00eat\u00e9 pour avoir projet\u00e9 de renverser le tyran N\u00e9arque. Somm\u00e9 de livrer ses complices, il d\u00e9non\u00e7a tous les amis du tyran. Mis \u00e0 l\u2019\u00e9preuve de la torture, il d\u00e9clara qu\u2019il ne pouvait dire certaines choses qu\u2019\u00e0 l\u2019oreille de N\u00e9arque. Ce dernier consentit \u00e0 pencher la t\u00eate pour l\u2019\u00e9couter mais Z\u00e9non lui mordit l\u2019oreille et ne rel\u00e2cha sa prise qu\u2019apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 perc\u00e9 de coups multiples.<\/p>\n<p>Soumis de nouveau \u00e0 la torture, il se coupa la langue avec les dents et la cracha au visage du tyran. La tradition soutient que Z\u00e9non fut jet\u00e9 dans un mortier et broy\u00e9 encore vivant. L\u2019affaire du mouvement rebondit avec Aristote qui proposa une th\u00e9orie s\u00e9duisante et si coh\u00e9rente qu\u2019elle se maintiendra pendant pr\u00e8s de vingt si\u00e8cles. On a peine \u00e0 imaginer<br \/>\naujourd\u2019hui que la question du mouvement ait pu donner lieu \u00e0 des controverses. Nous pensons tr\u00e8s naturellement que le mouvement est ext\u00e9rieur \u00e0 l\u2019objet et que le mouvement impos\u00e9 \u00e0 l\u2019objet laisse ce dernier intact, inchang\u00e9 en tant qu\u2019objet : Le seul changement observ\u00e9 \u00e9tant celui de sa position dans un espace isotrope, homog\u00e8ne et infini c\u2019est-\u00e0-dire indiff\u00e9rent. Or cette conception n\u2019est apparue qu\u2019au XVIIe si\u00e8cle en opposition \u00e0 la conception Aristot\u00e9licienne du mouvement. Aristote, en effet, voulant rendre compte du mouvement des objets terrestres, consid\u00e9rait qu\u2019un objet ne peut en aucun cas \u00eatre r\u00e9duit \u00e0 une simple quantit\u00e9 de mati\u00e8re. L\u2019objet poss\u00e8de des qualit\u00e9s propres que le mouvement pr\u00e9cis\u00e9ment va modifier.<\/p>\n<p>Ainsi le mouvement aristot\u00e9licien s\u2019apparente \u00e0 ce que nous appelons un changement. Pour Aristote, le mouvement est l\u2019acte de ce qui est en puissance en tant que tel. Mais que signifie cette proposition en apparence absconse ?<\/p>\n<p>Simplement ceci, que le mouvement d\u2019une pierre, une fois lanc\u00e9e en l\u2019air, est de revenir \u00e0 son lieu naturel c\u2019est-\u00e0-dire de retomber \u00e0 terre parce qu\u2019elle est pesante et qu\u2019elle est constitu\u00e9e en grande partie de l\u2019\u00e9l\u00e9ment terre. Dans la\u00a0<span style=\"line-height: 1.5;\">continuit\u00e9 de la th\u00e9orie des quatre \u00e9l\u00e9ments constitutifs de la mati\u00e8re (terre, air, feu et eau), l\u2019acte du l\u00e9ger (la fum\u00e9e d\u2019un feu par exemple) est le fait de rejoindre son lieu d\u2019origine c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019air ; c\u2019est pour cette raison que la fum\u00e9e s\u2019\u00e9l\u00e8ve dans le ciel, selon Aristote.<\/span><\/p>\n<p>Nous pouvons bien entendu sourire \u00e0 cette \u00e9vocation. Mais nous aurions tort car la conception aristot\u00e9licienne du mouvement s\u2019est r\u00e9v\u00e9l\u00e9e d\u2019une coh\u00e9rence extraordinaire. Les questions pos\u00e9es et les r\u00e9ponses apport\u00e9es sont des performances de l\u2019esprit. Ainsi et toujours la fl\u00e8che de l\u2019archer. Une fois d\u00e9coch\u00e9e de l\u2019arc dont on imagine sans difficult\u00e9 que le redressement entra\u00eene une pouss\u00e9e sur la fl\u00e8che, que se passe-t-il ? Qu\u2019est-ce qui fait que la fl\u00e8che, bien qu\u2019ayant quitt\u00e9 la corde de l\u2019arc et n\u2019\u00e9tant soumise \u00e0 aucun contact, progresse dans l\u2019espace sur sa trajectoire ? Je ne suis pas s\u00fbr qu\u2019une telle question susciterait de nos jours des r\u00e9ponses appropri\u00e9es par chacun. Aristote propose une th\u00e9orie ad hoc : la fl\u00e8che poursuit sa trajectoire car elle est pouss\u00e9e par les tourbillons d\u2019air qui se forment \u00e0 son passage. C\u2019est que l\u2019espace pour Aristote ne peut pas \u00eatre neutre. Il participe au d\u00e9placement de la fl\u00e8che qui finira par retomber. Dans le m\u00eame ordre d\u2019id\u00e9es, la fl\u00e8che tir\u00e9e \u00e0 la verticale retombe \u00e0 la verticale. Si la terre \u00e9tait en mouvement, comme le pr\u00e9tendait Aristarque de Samos, la fl\u00e8che retomberait loin derri\u00e8re l\u2019archer ; voil\u00e0 un argument imparable qui renforcera pour longtemps la conviction que la Terre est immobile.<\/p>\n<p>A cette physique aristot\u00e9licienne de la qualit\u00e9 o\u00f9 le mouvement r\u00e9sulte d\u2019une interaction entre l\u2019espace et les choses, s\u2019oppose radicalement la physique galil\u00e9enne et newtonienne fond\u00e9e sur un espace sans qualit\u00e9, espace purement g\u00e9om\u00e9trique, ind\u00e9pendant de la mati\u00e8re et du temps. A cet \u00e9gard, le XVIIe si\u00e8cle aura \u00e9t\u00e9 un \u00e9pisode lumineux de l\u2019histoire de l\u2019humanit\u00e9 au m\u00eame titre que ce qui a \u00e9t\u00e9 parfois appel\u00e9 le miracle grec dans l\u2019Antiquit\u00e9 : une constellation d\u2019esprits sup\u00e9rieurs, des g\u00e9nies pour tout dire, qui ont radicalement chang\u00e9 le cours des choses. Que l\u2019on songe en effet que Galil\u00e9e, Descartes, Gassendi, Leibniz, Pascal, Torricelli, Newton et bien d\u2019autres ont \u00e9t\u00e9 contemporains. Une nouvelle conception du mouvement \u00e9merge alors pour rompre d\u00e9finitivement avec la physique aristot\u00e9licienne. Cette\u00a0<span style=\"line-height: 1.5;\">nouvelle conception est un imposant \u00e9difice qui se construit rapidement sur la base du g\u00e9ocentrisme, ce que l\u2019on a appel\u00e9 la R\u00e9volution Copernicienne, les lois de Kepler, la pr\u00e9cision des mesures astronomiques de Tycho Brah\u00e9, l\u2019\u00e9quation de la chute des corps de Galil\u00e9e, la g\u00e9om\u00e9trie analytique de Descartes et la synth\u00e8se de Newton qui montre, in fine, que les corps c\u00e9lestes et les objets terrestres ob\u00e9issent aux m\u00eame lois du mouvement. Pour Galil\u00e9e, il s\u2019agit de \u00ab mesurer ce qui est mesurable et rendre mesurable ce qui ne l\u2019est pas encore \u00bb. La r\u00e9volution op\u00e9r\u00e9e au XVIIe si\u00e8cle est celle d\u2019une \u00e9criture math\u00e9matique du mouvement et d\u2019une fa\u00e7on plus g\u00e9n\u00e9rale des ph\u00e9nom\u00e8nes de la nature. Pour pallier l\u2019indiff\u00e9rence de l\u2019espace, la premi\u00e8re loi de Newton, celle de l\u2019inertie, r\u00e9pond \u00e0 la question : quel est le comportement d\u2019un objet sur lequel rien n\u2019agit ? R\u00e9ponse : l\u2019objet est soit immobile, soit en \u00e9tat de mouvement rectiligne uniforme. Gr\u00e2ce \u00e0 ses capacit\u00e9s pr\u00e9dictives illustr\u00e9es de fa\u00e7on spectaculaire, notamment par le calcul des mar\u00e9es et l\u2019annonce du retour de la com\u00e8te de Halley, la science physique moderne, de philosophie naturelle qu\u2019elle \u00e9tait, devient un outil de ma\u00eetrise de la nature, en assurant du m\u00eame coup la supr\u00e9matie de l\u2019Europe\u00a0<\/span><span style=\"line-height: 1.5;\">sur le reste du monde.<\/span><\/p>\n<p>Nous vivons tous, au quotidien, dans un monde galil\u00e9o-newtonien. Le grand philosophe allemand Emmanuel Kant, consid\u00e9rant l\u2019\u00e9difice de la physique de Newton comme ind\u00e9passable, ira m\u00eame jusqu\u2019\u00e0 soutenir que l\u2019esprit humain poss\u00e8de, en propre, les formes a priori de la sensibilit\u00e9 que sont l\u2019espace et le temps. Cependant Einstein poussera jusqu\u2019\u00e0 son terme la r\u00e9volution entreprise par Galil\u00e9e et Newton. L\u2019espace en r\u00e9alit\u00e9 n\u2019existe pas sans la mati\u00e8re et un corps plac\u00e9 dans l\u2019espace subit n\u00e9cessairement l\u2019interaction de la distribution de mati\u00e8re dans l\u2019Univers. Certes dans l\u2019espace intersid\u00e9ral, loin de toute concentration importante de masse, l\u2019espace physique n\u2019est pratiquement pas d\u00e9form\u00e9 et l\u2019objet est anim\u00e9 d\u2019un mouvement en ligne droite \u00e0 vitesse constante. En revanche, si l\u2019objet est \u00e0 proximit\u00e9 de la terre, l\u2019espace est d\u00e9form\u00e9 et le corps est anim\u00e9 d\u2019un mouvement qui le dirige vers le centre de la terre. L\u2019espace absolu, l\u2019espace g\u00e9om\u00e9trique, l\u2019espace euclidien, est une construction de l\u2019esprit. L\u2019espace par la distribution de mati\u00e8re (la terre, la lune) interagit avec un objet. On pourrait \u00e0 ce stade se demander si la conception Einsteinienne du mouvement ne constitue pas, en quelque sorte, un retour \u00e0 Aristote : oui d\u2019une certaine fa\u00e7on mais sous le seul aspect<br \/>\nanalogique. Car il ne faut pas oublier que la vision cosmologique d\u2019Aristote a \u00e9t\u00e9 d\u00e9finitivement r\u00e9cus\u00e9e et que le mouvement ne peut \u00eatre assimil\u00e9 \u00e0 un changement. Ce qui conf\u00e8re du mouvement \u00e0 un corps est toujours ext\u00e9rieur \u00e0 lui-m\u00eame. La notion moderne de champ inertio-gravitationnel rend compte de cette situation. Il appara\u00eet avec Einstein que l\u2019inertie n\u2019est pas une propri\u00e9t\u00e9 des corps mais repr\u00e9sente l\u2019effet de la distribution ext\u00e9rieure de mati\u00e8re sur ce corps.<\/p>\n<p>On pourrait s\u2019en tenir l\u00e0 et s\u2019\u00e9tonner jour apr\u00e8s jour des acquis de la science. Mais la formalisation math\u00e9matique ne nous dit rien de ce qu\u2019est r\u00e9ellement le mouvement ; pire, nous avons quelques difficult\u00e9s \u00e0 concevoir ou \u00e0 penser la gravitation. Newton l\u2019a pr\u00e9sent\u00e9e comme une force universelle affectant chaque particule de l\u2019Univers. Newton ne tenait pas la gravitation pour une propri\u00e9t\u00e9 inh\u00e9rente \u00e0 la mati\u00e8re. Pour Einstein, au contraire, la gravitation est une courbure de l\u2019espace-temps, dans une formulation quadri-dimensionnelle qui modifie la trajectoire d\u2019un corps, c\u2019est-\u00e0-dire son mouvement. Et si nous pouvons calculer l\u2019effet des forces gravitationnelles sur la trajectoire d\u2019un rayon lumineux par exemple, nous ne parvenons pas penser la gravitation, nous ne savons toujours pas ce qu\u2019est la gravitation.<\/p>\n<p>Si l\u2019on s\u2019en tient \u00e0 la description galil\u00e9o-newtonienne du mouvement (celle qui nous est la plus famili\u00e8re et la plus accessible) la r\u00e9flexion de Z\u00e9non est toujours valable. C\u2019est que le propre de la pens\u00e9e humaine est d\u2019op\u00e9rer sur l\u2019immobile, sur le statique. Ce qui revient \u00e0 dire que la description analytique du mouvement par la science est la repr\u00e9sentation des arr\u00eats qui sont autant de positions du mobile. Bergson, le plus grand philosophe fran\u00e7ais d\u2019avantguerre, reprend ainsi \u00e0 la lumi\u00e8re de la science l\u2019argument de Z\u00e9non : \u00ab Si je multiplie \u00e0 l\u2019infini le nombre de positions, je ne parviendrai pas \u00e0 faire le mouvement. Les positions successives ne sont pas des parties du mouvement mais des suppositions d\u2019arr\u00eat. Jamais le mobile n\u2019est jamais r\u00e9ellement en aucun de ces points tout au plus il y passe \u00bb. A la conception analytique dite objective du mouvement, Bergson oppose une conception intuitive qui se place dans la mobilit\u00e9 m\u00eame et dans la dur\u00e9e. L\u2019intuition Bergsonienne n\u2019est pas une vision imm\u00e9diate et instantan\u00e9e comme le serait une photographie, elle est plut\u00f4t co-existence ou co-pr\u00e9sence.<\/p>\n<p>Il y eut, d\u2019ailleurs, entre les deux guerres, une rencontre historique mais malheureusement rat\u00e9e entre les deux penseurs les plus c\u00e9l\u00e8bres du monde \u00e0 l\u2019\u00e9poque, Bergson et Einstein. Bergson le penseur de la dur\u00e9e et Einstein le penseur de la relativit\u00e9. Pourquoi cette rencontre a-t-elle \u00e9t\u00e9 un \u00e9chec ? Eh bien parce que Bergson n\u2019a pas compris la\u00a0<span style=\"line-height: 1.5;\">relativit\u00e9 du point de vue physique, il l\u2019a comprise du point de vue du sentiment, de l\u2019imm\u00e9diatet\u00e9 et du temps v\u00e9cu. Or quelle est la le\u00e7on d\u2019Einstein sur le mouvement ? Que tout espace est un espace temps, et d\u2019un point de vue existentiel, la r\u00e9volution de la relativit\u00e9 n\u2019a pas eu lieu parce que nous n\u2019arrivons pas \u00e0 concevoir que tout espace est un espace temps, enferm\u00e9s que nous sommes dans une conception galil\u00e9o-newtonienne qui consid\u00e8re que temps et espace sont deux donn\u00e9es distinctes et absolues.<\/span><\/p>\n<p>Or qu\u2019\u00e9prouvons nous actuellement au spectacle du monde contemporain ? La sombre r\u00e9sonance des analyses d\u2019Hanna Arendt, la brillante th\u00e9oricienne du ph\u00e9nom\u00e8ne totalitaire, qui, dans son ouvrage, \u00ab Les origines du totalitarisme \u00bb concluait que \u00ab la terreur est l\u2019accomplissement de la loi du mouvement \u00bb et la loi du mouvement, dans notre univers,\u00a0<span style=\"line-height: 1.5;\">c\u2019est la loi de la vitesse. Il n\u2019y a pas de rapport \u00e0 la terreur sans rapport \u00e0 la vitesse. Le mouvement, actuellement, se fait toujours de plus en plus rapide, nous vivons une \u00e9poque d\u2019acc\u00e9l\u00e9ration de la r\u00e9alit\u00e9. Quels que soient les domaines d\u2019activit\u00e9, nos soci\u00e9t\u00e9s vivent d\u00e9sormais sur un seul rythme, celui de l\u2019acc\u00e9l\u00e9ration continue, facilit\u00e9e en cela par ce\u00a0<\/span><span style=\"line-height: 1.5;\">ph\u00e9nom\u00e8ne que tout le monde conna\u00eet qui est la mondialisation. Mais raccourcir le temps c\u2019est aussi r\u00e9tr\u00e9cir l\u2019espace\u2026 puisque espace et temps sont indissolublement li\u00e9s ; nous ne sommes pas en train de vivre une quelconque fin de l\u2019histoire comme le proph\u00e9tise, sur un ton inutilement apocalyptique, un Fukuyama..nous sommes en train de vivre la fin de la g\u00e9ographie. Les NTIC, les Nouvelles Technologies de l\u2019Information et de la Communication, permettent d\u00e9sormais une instantan\u00e9it\u00e9 de la transmission de l\u2019information ; les cons\u00e9quences de cet \u00e9tat de fait sont consid\u00e9rables et n\u2019ont pas encore \u00e9t\u00e9 suffisamment analys\u00e9es. Nous vivons une v\u00e9ritable mutation historique sans pr\u00e9c\u00e9dent et surtout, nous sommes dans l\u2019incapacit\u00e9 de penser le mouvement acc\u00e9l\u00e9r\u00e9, de la m\u00eame fa\u00e7on que nous sommes incapables de penser le mouvement d\u2019une fl\u00e8che. A l\u2019\u00e9rosion de la bio-diversit\u00e9 et de la g\u00e9o-diversit\u00e9 s\u2019ajoute d\u00e9sormais la perte de la chrono-diversit\u00e9 c\u2019est-\u00e0-dire la diversit\u00e9 des rythmes. Pour donner un exemple trivial que chacun comprendra, nous autres chirurgiens, sommes en permanence exhort\u00e9s par nos instances \u00e0 faire toujours plus d\u2019interventions chirurgicales, toujours plus d\u2019ambulatoire, toujours moins de dur\u00e9e moyenne de s\u00e9jour, nous sommes\u00a0<\/span><span style=\"line-height: 1.5;\">enjoints \u00e0 produire au minimum mille op\u00e9rations par an et par salle d\u2019op\u00e9rations sans m\u00eame tenir compte des variations propres \u00e0 chaque patient et \u00e0 chaque pathologie. Cette d\u00e9mesure que l\u2019on nous pr\u00e9sente tous les jours comme la marque du progr\u00e8s et de la modernit\u00e9 participe en r\u00e9alit\u00e9 de la propagande du progr\u00e8s, fond\u00e9e uniquement sur la vitesse, sur la loi du mouvement acc\u00e9l\u00e9r\u00e9 qui est d\u00e9sormais la norme de la vie mondiale. Entendons-nous bien.<\/span><\/p>\n<p>Ce n\u2019est pas le proc\u00e8s du progr\u00e8s qu\u2019il convient de faire mais celui de la propagande du progr\u00e8s fond\u00e9e sur la vitesse et l\u2019acc\u00e9l\u00e9ration du mouvement. La pseudo promotion du progr\u00e8s nous culpabilise d\u2019\u00eatre toujours en retard sur le haut d\u00e9bit, sur notre profil Facebook, sur le traitement de nos mails, en nous enjoignant des mises \u00e0 jours permanentes de plus en plus rapides. Il y a de quoi \u00eatre inquiet. Car la v\u00e9ritable source de toute cette agitation fr\u00e9n\u00e9tique est m\u00e9taphysique : elle est de l\u2019ordre de la croyance que la lenteur c\u2019est la pesanteur, que l\u2019inertie est cause de r\u00e9gression et qu\u2019\u00e0 l\u2019oppos\u00e9 la vitesse serait lib\u00e9ratrice. C\u2019est oublier encore une fois que temps et espace sont li\u00e9s. Abolir les distances c\u2019est r\u00e9tr\u00e9cir l\u2019espace, d\u2019o\u00f9 le risque de se retrouver dans la d\u00e9sagr\u00e9able situation des rats de Laborit. Le temps instantan\u00e9, l\u2019imm\u00e9diatet\u00e9, l\u2019ubiquit\u00e9, la synchronisation parfaite de l\u2019ici et de l\u2019ailleurs, ce qui permet de gommer l\u2019espace, d\u00e9bouche sur une conclusion paradoxale : l\u2019acc\u00e9l\u00e9ration du mouvement tue le mouvement et aboutit \u00e0 l\u2019immobilisme. Par un effet de d\u00e9r\u00e9alisation, le mouvement, comme \u00e9tant ce qui permet \u00e0 un mobile d\u2019aller du point A au point B est devenu une illusion.<\/p>\n<p>Le grand r\u00eave de ma\u00eetrise du temps et de l\u2019espace a \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9 le 7 septembre 2001 lorsque Jacques Marescaux a proc\u00e9d\u00e9, depuis New York, \u00e0 une chol\u00e9cystectomie par laparoscopie sur une patiente situ\u00e9e \u00e0 Strasbourg, gr\u00e2ce \u00e0 un robot chirurgical command\u00e9 \u00e0 distance. La prouesse technologique tenait en grande partie \u00e0 l\u2019absence quasi compl\u00e8te de d\u00e9calage entre le geste r\u00e9alis\u00e9 \u00e0 New York et sa reproduction par le robot \u00e0 Strasbourg. Le d\u00e9lai de transmission \u00e9tait de l\u2019ordre de 150ms seulement, ce qui a permis une v\u00e9ritable t\u00e9l\u00e9chirurgie en temps r\u00e9el.<\/p>\n<p>Paradoxalement nous n\u2019avons jamais autant parcouru le monde, mais nous nous rendons en des lieux lointains par des d\u00e9placements qui sont la n\u00e9gation m\u00eame de l\u2019invitation au voyage, laquelle suppose une disponibilit\u00e9 d\u2019esprit, une disposition contemplative et, pour le dire d\u2019un mot, une n\u00e9cessaire lenteur. Des s\u00e9minaires scientifiques se tiennent \u00e0 pr\u00e9sent dans les salons des a\u00e9roports, les hubs, nouveaux lieux de vie si justement d\u00e9cri\u00e9s par un Virilio ou un Houellebecq. Nous sommes atteints de ce mal \u00e9trange que le sociologue Pierre Andr\u00e9 Taguieff appelle le bougisme, cet incessant mouvement qui se suffit \u00e0 lui m\u00eame, qui est \u00e0 lui m\u00eame sa propre finalit\u00e9.<\/p>\n<p>Et le stade ultime de ce qu\u2019il faut bien consid\u00e9rer comme un d\u00e9r\u00e8glement majeur nous est fourni par l\u2019exemple de l\u2019\u00e9conomie financi\u00e8re. Avant 1980 les bourses fonctionnaient gr\u00e2ce aux hommes et il fallait \u00e0 la fois de l\u2019intelligence, de la r\u00e9activit\u00e9 et du flair pour r\u00e9ussir les op\u00e9rations boursi\u00e8res. En 1980, le Programm Trading a permis de connecter toutes les bourses du monde en temps r\u00e9el et un premier krach en 1987 a mis en lumi\u00e8re la difficult\u00e9 d\u2019une gestion qui n\u2019\u00e9tait plus fond\u00e9e sur un temps partag\u00e9, sur l\u2019anticipation et sur l\u2019intelligence. A l\u2019heure actuelle, les op\u00e9rations sont si rapides et si sophistiqu\u00e9es que la machinerie informatique suppl\u00e9e peu \u00e0 peu les traders. La vitesse de calcul a remplac\u00e9 le flair.<\/p>\n<p>Le High Frequency Trading, le HFT pour les initi\u00e9s, permet de passer des ordres dans un laps de temps qui se compte d\u00e9sormais en micro-secondes, et de gagner beaucoup d\u2019argent en jouant sur des \u00e9carts infimes de la cote de certaines valeurs d\u2019une place financi\u00e8re \u00e0 une autre.<\/p>\n<p>Les op\u00e9rateurs de trading \u00e0 haute fr\u00e9quence cherchent d\u2019ailleurs \u00e0 installer leurs ordinateurs le plus pr\u00e8s possible de ceux des banques pour gagner la fraction de seconde que met l\u2019ordre \u00e0 parcourir le fil \u00e9lectrique. Voil\u00e0 une illustration \u00e9clatante de l\u2019unit\u00e9 espace-temps et du fait que l\u2019on ne peut pas toucher au temps sans toucher \u00e0 l\u2019espace. Le cours actuel des choses nous incite \u00e0 r\u00e9examiner l\u2019interaction entre la vie et le mouvement. Si la vie est le mouvement comme le soutenait Montaigne, le mouvement port\u00e9 \u00e0 son paroxysme porte en lui la menace de l\u2019extinction de la vie. Arr\u00eatons nous un instant pour en d\u00e9battre\u2026 et r\u00e9apprenons le sens de la distance, du recul, de l\u2019\u00e9loignement qui seuls permettront le renouveau de la pens\u00e9e critique et de la pluralit\u00e9 des points de vue.<\/p>\n<p>Allocution du Pr MASQUELET \u2013 S\u00e9ance solennelle du 14 janvier 2011<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>En premi\u00e8re approche, ce questionnement semble relever de la pure fantaisie ou d\u2019une pirouette du discours qui \u00e9tait l\u2019apanage des Sophistes de l\u2019Antiquit\u00e9 Grecque. Comment pourrions-nous douter de la r\u00e9alit\u00e9 du mouvement et de son arr\u00eat brusque lorsque lanc\u00e9s \u00e0 180 km\/h dans une voiture de sport nous nous \u00e9crasons contre un mur ? 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