{"id":74,"date":"2013-11-09T18:27:18","date_gmt":"2013-11-09T17:27:18","guid":{"rendered":"http:\/\/www.smhp.fr\/?page_id=74"},"modified":"2013-11-11T17:36:50","modified_gmt":"2013-11-11T16:36:50","slug":"jean-daniel","status":"publish","type":"page","link":"http:\/\/www.smhp.fr\/?page_id=74","title":{"rendered":"Jean Daniel &#8211; Le multiculturalisme"},"content":{"rendered":"<p><a title=\"Permanent Link: S\u00e9ance Solennelle 2006 \u2013 \u00ab Le Multiculturalisme \u00bb\" href=\"index.html\" rel=\"bookmark\"><span style=\"color: #141412; font-family: 'Source Sans Pro', Helvetica, sans-serif; font-size: 16px; line-height: 1.5;\">Mesdames, Messieurs,<\/span><\/a><\/p>\n<div>\n<p>Lorsque j\u2019ai accept\u00e9 le redoutable honneur que m\u2019a fait en votre nom le Professeur Christoforov, j\u2019avais choisi de vous parler de \u00ab la Nation, les Elites et l\u2019Europe \u00bb. Et puis je me suis avis\u00e9, en r\u00e9fl\u00e9chissant, en lisant et en \u00e9coutant que derri\u00e8re ces th\u00e8mes, comme d\u2019ailleurs derri\u00e8re tous les autres aujourd\u2019hui, il y avait une question g\u00e9n\u00e9rale sur notre \u00e9poque.<\/p>\n<p>Cette question est de savoir ce qui pourrait bien marquer notre XXIe si\u00e8cle d\u00e9j\u00e0 si travers\u00e9 de turbulences, embrum\u00e9 de ruptures et illumin\u00e9 d\u2019audaces.<\/p>\n<p>La pr\u00e9tention seule de r\u00e9pondre \u00e0 une telle question peut constituer une frivolit\u00e9 car apr\u00e8s tout, pr\u00e9dire l\u2019avenir rel\u00e8ve de la sorcellerie. D\u2019autant que nous autres commentateurs, nous n\u2019avons pas la ressource que vous avez, vous autres m\u00e9decins, de dire que nous pratiquons un art lorsque nous ne sommes pas s\u00fbrs de notre diagnostic. Et cette pr\u00e9tention est, de plus, une t\u00e9m\u00e9rit\u00e9 depuis que nous savons que la fameuse \u00ab acc\u00e9l\u00e9ration de l\u2019Histoire\u00bb n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 aussi exponentielle, qu\u2019il s\u2019agisse des fulgurances de la connaissance ou des cyclones de la destruction. Nous avons d\u00e9sormais, de ce fait, une vertigineuse conscience d\u2019avoir ainsi perdu nos anciens instruments de d\u00e9cryptage et de pr\u00e9vision. Nous n\u2019avons su pr\u00e9voir ni les attentats du 11 septembre 2001, ni le tsunami en Indon\u00e9sie, pas plus que la greffe du visage ou la d\u00e9couverte d\u2019une nouvelle plan\u00e8te. D\u00e9j\u00e0, dans la seconde moiti\u00e9 du XXe si\u00e8cle, nous n\u2019avions pr\u00e9vu aucun des quatre g\u00e9nocides ni l\u2019implosion du syst\u00e8me sovi\u00e9tique. Le monde change \u00e0 un tel rythme qu\u2019il en est arriv\u00e9 \u00e0 nous surprendre chaque fois que nous voulons le comprendre.<\/p>\n<p>Au moins pouvons-nous faire sans imprudence quelques observations g\u00e9n\u00e9rales sur ce qu\u2019il y a de permanent dans l\u2019histoire des hommes. Nous savons d\u00e9sormais que l\u2019histoire est tragique. Et nous gardons \u00e0 l\u2019esprit le fait qu\u2019elle est caract\u00e9ris\u00e9e, depuis les origines, par un double mouvement contradictoire et constant de progr\u00e8s et de r\u00e9gression. Les plus glorieuses r\u00e9alisations, dans tous les domaines, ont \u00e9t\u00e9 concomitantes de plong\u00e9es abyssales dans l\u2019horreur et l\u2019atroce. Pourtant, il n\u2019y a jamais eu une telle renaissance des arts et des sciences qu\u2019apr\u00e8s les \u00e9pid\u00e9mies de peste, de chol\u00e9ra, de tuberculose qui ont ponctu\u00e9 les si\u00e8cles.<\/p>\n<p>Comme on sait, d\u2019autre part, que la paix n\u2019est jamais qu\u2019une courte parenth\u00e8se entre deux guerres, on peut \u00e0 la rigueur rechercher les causes et les lieux de conflits possibles. Il est possible de les apercevoir dans la prolif\u00e9ration nucl\u00e9aire et dans les rivalit\u00e9s d\u2019ambition entre les Etats-Unis, l\u2019Inde et la Chine. Sans doute, les pol\u00e9mologues nous assurent-ils que la guerre classique a disparu du fait d\u2019un terrorisme qui rendent obsol\u00e8tes les conflits de proximit\u00e9. On n\u2019a plus besoin d\u2019\u00eatre enracin\u00e9 dans un territoire pour en combattre un autre. Peut-\u00eatre. Mais l\u2019esprit de bellig\u00e9rance, lui, est toujours bien vivace. Il y a donc toutes les chances pour que nous ne voyons s\u2019\u00e9panouir les civilisations que dans les entractes du tragique. Et pourtant, il y a aussi toutes les chances pour que, demain comme hier, le pessimisme de la raison ne fasse dispara\u00eetre ni l\u2019optimisme de la volont\u00e9, ni la grandeur de la cr\u00e9ation, ni la conqu\u00eate du bonheur, ni la poursuite du salut. C\u2019est le destin des hommes quand ils font leur m\u00e9tier d\u2019homme, c\u2019est-\u00e0-dire lorsqu\u2019ils ont ce que Paul Eluard appelait le \u00ab dur d\u00e9sir de durer \u00bb. En tout cas, la t\u00e9m\u00e9rit\u00e9 de la question pos\u00e9e sur notre si\u00e8cle n\u2019a pas d\u00e9courag\u00e9 les proph\u00e9ties. L\u2019une d\u2019entre elles, d\u2019ailleurs apocryphe, \u00e9tait suppos\u00e9 venir d\u2019Andr\u00e9 Malraux, lequel aurait ass\u00e9n\u00e9 cette affirmation: \u00ab Le XXIe si\u00e8cle sera spirituel ou ne sera pas \u00bb. A vrai dire, cela n\u2019avait pas grand sens. Il n\u2019y a pas de risque pour un si\u00e8cle de flirter avec l\u2019inexistence. En fait, Malraux a corrig\u00e9 ce qu\u2019on lui avait fait dire. Il pensait qu\u2019au XIXe si\u00e8cle, avec les nationalismes on avait assist\u00e9 \u00e0 la mort de Dieu. Au XXe si\u00e8cle, avec les totalitarismes, on a assist\u00e9 \u00e0 l\u2019absence de Dieu. Alors, il disait pr\u00e9voir qu\u2019au XXIe si\u00e8cle nous assisterions \u00e0 la r\u00e9int\u00e9gration des dieux.<\/p>\n<p>Mais peut-on pr\u00e9voir un \u00ab avenir de spiritualit\u00e9 plan\u00e9taire\u00bb pour le XXIe si\u00e8cle?<\/p>\n<p>A vrai dire, on assiste davantage \u00e0 une id\u00e9ologisation de la religion qu\u2019\u00e0 une \u00e9mergence du religieux. L\u2019instrumentalisation des concepts religieux est d\u00e9sormais \u00e9vidente dans tous les domaines. Il y a trois jours, on pouvait lire une stup\u00e9fiante information dans 1\u2032\u00ab\u00a0<em>International Herald Tribune<\/em>\u00a0\u00bb sur le fait que des leaders du parti d\u00e9mocrate r\u00e9clamaient que l\u2019on introduise des versets bibliques d\u2019Isa\u00efe dans le programme de leur parti. Ils n\u2019entendaient pas laisser \u00e0 George Bush et aux r\u00e9publicains la caution de la religion et la b\u00e9n\u00e9diction de Dieu.<\/p>\n<p>On peut m\u00eame signaler un retour de la \u00ab pens\u00e9e th\u00e9ologique \u00bb, celle qui pr\u00e9suppose, dans toute recherche scientifique et toute sp\u00e9culation politique, la pr\u00e9sence de la transcendance. Et cela avec des ambitions n\u00e9o- scientifiques qui conduisent \u00e0 opposer Dieu \u00e0 Darwin, la Cr\u00e9ation \u00e0 l\u2019\u00e9volution, et l\u2019Arche de No\u00e9 \u00e0 \u00ab l\u2019Origine des esp\u00e8ces \u00bb. Ce soir, cependant, nous laisserons de c\u00f4t\u00e9, si vous le voulez bien, cette question pourtant essentielle et \u00e0 laquelle mes amis viennent de consacrer d\u2019int\u00e9ressants travaux (1). Fran\u00e7ois Mitterrand, qui avait le tort de ne pas beaucoup aimer Malraux, disait que l\u2019on pourrait tout aussi bien affirmer du XXIe si\u00e8cle \u2013 et avec moins de vaticination impr\u00e9catoire ! \u2013 qu\u2019il serait celui de la r\u00e9volution f\u00e9minine ou celui de la victoire de Mac Luhan sur Gutenberg, c\u2019est-\u00e0-dire le si\u00e8cle de la disparition non pas de l\u2019\u00e9crit, m\u00eame ab\u00e2tardi et que l\u2019on verra toujours sur les plus petits \u00e9crans de nos ordinateurs, mais du livre comme objet et des journaux comme support mat\u00e9riel.<\/p>\n<p>Enfin, nous pourrions tout aussi bien penser \u00e0 l\u2019univers jadis imagin\u00e9 par Aldous Huxley qui, dans \u00ab le Meilleur des mondes \u00bb, anticipait sur toutes les transformations des individus, de leur corps et de leur soci\u00e9t\u00e9 \u00e0 partir de la biologie. Quant aux fantasmagories sur le cosmos, jamais, depuis Jules Verne et H.G. Wells, les anticipations de la science- fiction n\u2019ont \u00e9t\u00e9 aussi pr\u00e9cises et convaincantes. On en arrive \u00e0 trouver raisonnable la d\u00e9raison. Et cette d\u00e9faite de la pens\u00e9e contribue elle-m\u00eame, bien entendu, au retour du religieux et de la pens\u00e9e magique. Mais il est \u00e0 la fois moins imprudent, plus modeste et peut-\u00eatre m\u00eame plus efficace de se demander ce qui changera demain dans le permanent d\u2019aujourd\u2019hui, sans tenter pour autant d\u2019anticiper un voyage dans l\u2019inconnu. Qu\u2019y a-t-il de fonci\u00e8rement nouveau et qui se d\u00e9roule pourtant sous nos yeux ? Il y a d\u00e9j\u00e0 une trentaine d\u2019ann\u00e9es, le grand anthropologue Claude L\u00e9vi-Strauss, qui d\u00e9j\u00e0 m\u2019honorait de son amiti\u00e9, m\u2019avait confi\u00e9 que, pour lui, l\u2019\u00e9tude des structures des soci\u00e9t\u00e9s auxquelles il avait passionn\u00e9ment consacr\u00e9 sa vie \u00e9tait tout simplement transform\u00e9e par les interventions de la d\u00e9mographie. Il fallait, selon lui, tout repenser \u00e0 la lumi\u00e8re de la surpopulation sans cesse croissante et de ses d\u00e9placements. \u00ab La croissance d\u00e9mographique ne conna\u00eet plus de limites et les hommes, sur la Terre, n\u2019ont jamais \u00e9t\u00e9 aussi in\u00e9gaux. La population \u00e9tait de 250 millions sous J\u00e9sus-Christ, elle \u00e9tait rest\u00e9e identique l\u2019an 1000, en 1700 elle atteint 700 millions, en 1900 on compte plus d\u2019un milliard et demi d\u2019hommes, en 1950 deux milliards et demi, en 1970 trois milliards et demi. Nous sommes aujourd\u2019hui presque 7 milliards et en l\u2019an 2100 nous approcherons les 10 milliards. \u00bb Selon Claude L\u00e9vi-Strauss, aucune des questions concernant l\u2019humanit\u00e9 et sa plan\u00e8te ne peut avoir de r\u00e9ponse d\u00e9finitive puisque chacune doit s\u2019adapter \u00e0 la course de la surpopulation. D\u2019autant que la conjonction de cette course et de l\u2019abolition des distances et de la suppression des fronti\u00e8res entra\u00eene une irr\u00e9sistible impulsion au d\u00e9placement de ces populations. Deux cents millions de personnes se d\u00e9placent pour des raisons touristiques et environ trois fois plus pour des raisons de survie.<\/p>\n<p>D\u00e9j\u00e0, on ne peut plus imaginer ce qui pourrait bien stopper ou m\u00eame seulement ralentir la force de ce courant. Il est difficile, par exemple, d\u2019imaginer que puisse survenir avant des d\u00e9cennies un d\u00e9veloppement des pays du tiers monde tel qu\u2019il puisse dissuader leurs habitants de quitter leur pays.<\/p>\n<p>On sait d\u2019autre part que l\u2019on ne peut plus s\u2019abriter derri\u00e8re une fronti\u00e8re, comme pr\u00e9tendent le faire certaines ethnies des Balkans ou d\u2019Afrique, ni derri\u00e8re un mur, comme croient pouvoir le faire les Espagnols de Melilla ou les Isra\u00e9liens de Palestine. On ne peut plus rien faire pour emp\u00eacher ceux qui n\u2019ont rien de tenter de venir chez ceux qui ont quelque chose.<\/p>\n<p>Les d\u00e9mographes tiennent pour acquis que lorsque deux soci\u00e9t\u00e9s voisines ont un taux d\u00e9mographique tr\u00e8s in\u00e9gal, la plus prolifique a tendance \u00e0 d\u00e9verser son trop-plein de population dans celle qui l\u2019est moins \u2013 \u00e0 la condition toutefois que les ressources de cette derni\u00e8re soient attirantes. Et les m\u00eames d\u00e9mographes ajoutent que la soci\u00e9t\u00e9 d\u2019accueil a d\u2019autant moins de capacit\u00e9s d\u2019assimilation que son taux d\u00e9mographique est faible : autrement dit, c\u2019est quand elle a le plus besoin des \u00e9trangers que cette soci\u00e9t\u00e9 est le moins apte \u00e0 les absorber. Partout, dans ce monde nouveau de l\u2019abolition des distances, de la bab\u00e9lisation des langues et de l\u2019interp\u00e9n\u00e9tration des cultures, et notamment dans les continents sous-d\u00e9velopp\u00e9s de cette terre patrie qu\u2019est devenue la plan\u00e8te pour les citoyens du monde, le nomadisme et l\u2019errance remplacent le s\u00e9dentarisme et l\u2019enracinement. Mais le probl\u00e8me est que les voyageurs sans bagage n\u2019existent pas. Ils emm\u00e8nent toujours leurs racines avec eux et ils perturbent la conception que se font les pays d\u2019accueil de leurs propres racines. La question se repose alors, en termes bien plus nouveaux qu\u2019auparavant, de savoir comment les hommes et les femmes de notre nouvelle \u00e9poque vont s\u2019y prendre pour vivre ensemble. Sans le dire explicitement, parfois m\u00eame, d\u2019ailleurs, sans y penser conceptuellement, les Etats-Unis ont pratiquement adopt\u00e9 la probl\u00e9matique de l\u2019avenir telle que je viens de l\u2019exposer. Pourtant, les Etats-Unis connaissent de prodigieuses mutations. C\u2019est une nation con\u00e7ue et r\u00e9alis\u00e9e par des \u00e9trangers qui ont une langue, l\u2019anglais, dont ils sont en train de perdre l\u2019exclusivit\u00e9 au profit de l\u2019espagnol. Ils ont une religion, le christianisme, qui n\u2019est plus partag\u00e9e par les Asiatiques, les Africains et les juifs. Et ils ont des fronti\u00e8res, comme celle du Mexique, qui n\u2019arr\u00eatent pratiquement plus rien. Comment maintenir l\u2019Am\u00e9rique dans ces conditions? Ils ont r\u00e9solu le probl\u00e8me, quant \u00e0 eux, avec la m\u00eame solution que pr\u00e9conise pour l\u2019Allemagne le philosophe J\u00fcrgen Habermas, \u00e0 savoir le respect unanime, rigoureux et total de la Constitution. C\u2019est ce que l\u2019on va appeler le patriotisme constitutionnel. Il est abstrait, il est d\u00e9territorialis\u00e9, il est juridique mais il a cet avantage de r\u00e9pondre \u00e0 la mission principale du XXIe si\u00e8cle qui sera, selon nous, pour \u00e9viter les logiques du chaos, de concilier la diversit\u00e9 des cultures avec l\u2019universalit\u00e9 des valeurs.<\/p>\n<p>Dans cette formule, chaque mot est indispensable. Le seul respect pour la diversit\u00e9 peut en effet conduire \u00e0 la comp\u00e9tition conflictuelle des nations, des soci\u00e9t\u00e9s et des groupes. Le seul souci de l\u2019universalit\u00e9 des valeurs peut de m\u00eame d\u00e9boucher sur un imp\u00e9rialisme de nivellement et d\u2019uniformit\u00e9. C\u2019est dans l\u2019\u00e9quilibre des deux injonctions que se trouve notre avenir. Cette mission a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 assum\u00e9e par des ensembles de provinces pour faire une nation, de nations pour faire l\u2019Europe, de continents pour faire les Nations Unies, afin de cr\u00e9er des communaut\u00e9s d\u2019int\u00e9r\u00eats et d\u2019\u00e9changes. Ce sont, en g\u00e9n\u00e9ral, les \u00e9lites qui se sont donn\u00e9 \u00e0 elles-m\u00eames cette mission.<\/p>\n<p>Cela dit, aujourd\u2019hui, au moment o\u00f9 je vous parle, nous sommes dans une nation qui doute d\u2019elle-m\u00eame parce qu\u2019elle ne se r\u00e9signe pas \u00e0 \u00eatre moyenne apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 grande. Nous sommes dans une Union europ\u00e9enne qui vient de subir une grave blessure identitaire apr\u00e8s avoir r\u00e9alis\u00e9 pourtant l\u2019un des plus beaux r\u00eaves pacifique de l\u2019humanit\u00e9. Nous sommes enfin au milieu des \u00e9lites qui, dans tous les domaines et dans toutes les hi\u00e9rarchies, sont interpell\u00e9es sur leur degr\u00e9 de l\u00e9gitimit\u00e9 et qui n\u2019ont souvent de notori\u00e9t\u00e9 efficace que lorsque les m\u00e9dias audiovisuels la leur procure. Ce ne sont pas les meilleures conditions pour accomplir la mission que le XXIe si\u00e8cle leur assigne.<\/p>\n<p>Maintenant, pour comprendre ce qui se passe de profond et de r\u00e9el dans le pays de France, il faut relire, du grand historien Fernand Braudel, le chapitre de son \u00ab Identit\u00e9 de la France\u00bb intitul\u00e9 \u00ab Que la France se nomme diversit\u00e9 \u00bb. Rien n\u2019est plus miraculeux, selon lui, que l\u2019unit\u00e9 de notre pays, que la confection lente, fortuite et contingente de la r\u00e9union de ses provinces en d\u00e9pit de la diff\u00e9rence radicale de leurs configurations g\u00e9ographiques, de leurs origines ethniques, de leur langue et de leur mentalit\u00e9.<\/p>\n<p>Quand les \u00e9trangers se gaussent de ce qu\u2019ils appellent notre \u00ab centralisme\u00bb \u2013 que l\u2019on attribue \u00e0 Philippe Auguste, \u00e0 Henri IV, Colbert, aux Jacobins, \u00e0 Bonaparte ou \u00e0 De Gaulle \u2013 ils ne comprennent pas que, sans cette contrainte, il n\u2019y aurait pas eu de nation fran\u00e7aise telle qu\u2019elle a \u00e9t\u00e9 peupl\u00e9e et consid\u00e9r\u00e9e pendant une dizaine de si\u00e8cles. Ce centralisme a \u00e9t\u00e9 autoritaire et uniformisateur ? Sans doute. Est-il aujourd\u2019hu d\u00e9pass\u00e9 ? Oui. Et il faut non seulement s\u2019y r\u00e9signer mais faire preuve de lucidit\u00e9 et d\u2019imagination.<\/p>\n<p>Nous assistons \u00e0 une formidable pouss\u00e9e d\u00e9centralisatrice et \u00e0 une mutation plus ou moins communautariste. Il est juste de dire que la frilosit\u00e9 x\u00e9nophobe de certaines organisations politiques et sociales a donn\u00e9 une dangereuse l\u00e9gitimit\u00e9 au rejet de l\u2019\u00e9tranger. C\u2019est ce que l\u2019on appelle aujourd\u2019hui la \u00ab lep\u00e9nisation des esprits \u00bb.<\/p>\n<p>Mais il faut bien voir que ce que n\u2019avaient pu faire \u2013 ni peut-\u00eatre tent\u00e9 de faire -, pendant les grandes vagues d\u2019immigration, les Polonais, les Italiens, les Arm\u00e9niens ou les Juifs d\u2019Europe centrale, ce sont les nouveaux immigr\u00e9s africains et maghr\u00e9bins qui sont en train de le r\u00e9aliser peu \u00e0 peu. On arrivait jadis en France avec le d\u00e9sir de s\u2019ins\u00e9rer dans son histoire et de s\u2019associer \u00e0 ses projets. Et dans ce sens, on avait bien plus de devoirs que de droits. Pour faciliter cette int\u00e9gration, il y avait l\u2019Ecole, l\u2019arm\u00e9e, l\u2019Eglise et les syndicats, autant de moteurs qui sont aujourd\u2019hui gripp\u00e9s, quand ils n\u2019ont pas disparu.<\/p>\n<p>Aujourd\u2019hui, en raison d\u2019un conflit entre les diff\u00e9rents \u00ab devoirs de m\u00e9moire\u00bb et d\u2019une sorte de comp\u00e9tition entre les victimes des barbaries nazie et celles de l\u2019oppression coloniale, les nouveaux immigr\u00e9s s\u2019organisent en communaut\u00e9s revendicatives. Le multiculturalisme tant pr\u00e9conis\u00e9 d\u00e9bouche ainsi souvent sur le communautarisme tant redout\u00e9. Mais il ne sert \u00e0 rien de mac\u00e9rer un conservatisme pass\u00e9iste et de pleurer les \u00e2ges d\u2019or. Il faut accepter les changements du monde et celui du pays o\u00f9 nous vivons. Un exemple frappant peut illustrer ce changement. On se souvient peut-\u00eatre de la premi\u00e8re campagne de Fran\u00e7ois Mitterrand pour l\u2019\u00e9lection pr\u00e9sidentielle. Il appelait les Fran\u00e7ais \u00e0 manifester autour de lui une \u00ab force tranquille \u00bb. Sur tous les murs de France, il y avait une affiche repr\u00e9sentant une petite \u00e9glise dans un village. C\u2019\u00e9tait il y a vingt cinq ans. Aujourd\u2019hui, un candidat ne pourrait adosser sa campagne \u00e0 une telle affiche. On lui reprocherait de militer pour un parti religieux et de faire comme s\u2019il n\u2019y avait que des catholiques en France, donc de m\u00e9priser toutes les autres religions.<\/p>\n<p>Il est vrai que les Fran\u00e7ais ont eu le tort de vouloir imposer leur histoire centralisatrice et leurs comportements unitaires \u00e0 tous les colonis\u00e9s de l\u2019Empire et qu\u2019aujourd\u2019hui elle en fait douloureusement les frais. Mais enfin, voici la France, fille a\u00een\u00e9e de l\u2019Eglise, vieux pays chr\u00e9tien o\u00f9 l\u2019islam devient la seconde religion, tr\u00e8s loin devant le protestantisme et le juda\u00efsme. Voici la France, o\u00f9 la natalit\u00e9 baisse, o\u00f9 la population vieillit et o\u00f9 l\u2019immigration augmente. Voici la France, enfin, qui vient d\u2019abandonner ce leadership europ\u00e9en gr\u00e2ce auquel elle pouvait n\u00e9gocier en douceur les transformations de son identit\u00e9.<\/p>\n<p>L\u2019exemple de la Grande-Bretagne conduit \u00e0 des observations \u00e9difiantes. Les Britanniques n\u2019ont gu\u00e8re dout\u00e9 d\u2019eux-m\u00eames quand ils ont cru devoir favoriser le respect de la diversit\u00e9 des cultures au d\u00e9triment de l\u2019universalit\u00e9 des valeurs. Ils ont laiss\u00e9 les communaut\u00e9s s\u2019organiser en formations homog\u00e8nes et autonomes en n\u00e9gligeant le fait que ces communaut\u00e9s avaient, elles aussi, leur conception de l\u2019universel. La fid\u00e9lit\u00e9 \u00e0 l\u2019islam est rapidement devenue sup\u00e9rieure \u00e0 la fid\u00e9lit\u00e9 aux origines pakistanaise, indienne ou arabe. Il a fallu les attentats pour le r\u00e9v\u00e9ler. Un \u00e9crivain britannique affirmait r\u00e9cemment que les Anglais \u00e9taient plus diff\u00e9rents entre eux que ne l\u2019\u00e9taient ceux qu\u2019ils accueillaient et que donc ainsi la diversit\u00e9 \u00e9tait du c\u00f4t\u00e9 des Britanniques de souche tandis que l\u2019universel \u00e9tait islamis\u00e9.<\/p>\n<p>Nous sommes tous des \u00e9trangers ! Nous avons tous contribu\u00e9 \u00e0 faire la France. Mais nous avons tous voulu nous ins\u00e9rer dans son pass\u00e9 et nous associer \u00e0 son avenir. Nous n\u2019avons jamais pens\u00e9 \u00e0 demander \u00e0 la France de ressusciter nos cultures d\u2019origine plut\u00f4t que de nous enseigner la sienne. Notre fid\u00e9lit\u00e9 aux racines \u00e9tait une affaire individuelle, confessionnelle ou culturelle. Les temps ont chang\u00e9. La R\u00e9publique, si elle reste encore la\u00efque, pressent qu\u2019elle n\u2019est plus une et indivisible. Il faut donc s\u2019ouvrir, s\u2019adapter et construire un nouvel avenir. Il faut accepter que les populations issues de l\u2019immigration, comme celles de nos provinces, revendiquent des droits culturels pour leur culte et pour leur langue \u00e0 la condition qu\u2019ils ne soient pas contraires aux dispositions de notre Constitution.<\/p>\n<p>Oui, les temps ont chang\u00e9 ! Mais je ne vois pas pourquoi, et au nom de quoi, un quelconque esprit de d\u00e9mission masochiste devrait nous faire renoncer aux principes universels de la France r\u00e9publicaine. Ce n\u2019est pas parce que nous ne pouvons plus l\u2019imposer que nous devons cesser de la proposer. S\u2019il doit y avoir rivalit\u00e9 entre les communaut\u00e9s, on ne voit pas pourquoi la communaut\u00e9 r\u00e9publicaine serait absente de la comp\u00e9tition. Je le dis avec d\u2019autant plus de s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 qu\u2019une grande partie des \u00e9lites int\u00e9gr\u00e9es, surtout f\u00e9minines, parmi les populations issues de l\u2019immigration, partagent ce sentiment. Un exemple, entre autres, mais si \u00e9loquent : on n\u2019a jamais d\u00e9sir\u00e9 avec autant de force venir se faire soigner en France ou faire venir des m\u00e9decins fran\u00e7ais. Il n\u2019y a jamais eu autant d\u2019\u00e9crivains maghr\u00e9bins de langue fran\u00e7aise et de culture dite occidentale. Les auteurs de ces livres, \u00e9crits en fran\u00e7ais, ne r\u00e9clament nullement de la France qu\u2019elle cesse d\u2019\u00eatre elle-m\u00eame.<\/p>\n<p>Reste \u00e0 d\u00e9finir l\u2019universel pour rendre obligatoire le respect que l\u2019on r\u00e9clame pour luui. Il y a \u00e0 ce sujet un d\u00e9bat qui concerne l\u2019arrogante id\u00e9e que l\u2019Occident se ferait de lui-m\u00eame aux d\u00e9pens des civilisations du reste du monde. Il s\u2019agit d\u2019une immense erreur g\u00e9ographique ou, plus exactement, topologique.<\/p>\n<p>Car ce que l\u2019on pourrait appeler la \u00ab charte de l\u2019universel \u00bb, c\u2019est d\u2019abord la r\u00e9union de tous les grands textes qui ont sacralis\u00e9 une certaine sagesse de l\u2019humanit\u00e9. Or le code d\u2019Hammourabi n\u2019est pas venu d\u2019Occident, pas plus que le D\u00e9calogue de Mo\u00efse ni le Sermon sur la montagne de J\u00e9sus.<\/p>\n<p>Cependant, il est vrai qu\u2019un certain nombre de philosophes occidentaux, nourris de la pens\u00e9e grecque, ont propos\u00e9 au monde une sagesse qui est, selon Michel Foucault, \u00ab le produit du sage grec, du proph\u00e8te juif et du l\u00e9gislateur romain. \u00bb<\/p>\n<p>Ces philosophes ont codifi\u00e9 des injonctions qui ont \u00e9t\u00e9 ratifi\u00e9es dans des chartes universelles des droits de l\u2019homme qui ont \u00e9t\u00e9 parfois viol\u00e9es dans les comportements mais jamais r\u00e9cus\u00e9es dans les proclamations.<\/p>\n<p>Tous les hommes de responsabilit\u00e9 dans la pens\u00e9e ou dans l\u2019action doivent garder \u00e0 l\u2019esprit et sans cesse proclamer qu\u2019il n\u2019y a aucune possibilit\u00e9 d\u2019entente entre les peuples de la plan\u00e8te si l\u2019on n\u2019a pas la conviction qu\u2019il existe un minimum universel et un fond \u00e9thique commun par-del\u00e0 les diff\u00e9rences de civilisation et d\u2019histoire. Sur la permanence et l\u2019exigence de ce fond commun il ne faut jamais rien c\u00e9der. Abdiquer, par exemple, devant tel ou tel pr\u00e9jug\u00e9, ce n\u2019est pas respecter les cultures.<\/p>\n<p>Je voudrais maintenant terminer en vous disant que je suis heureux d\u2019\u00eatre parmi vous parce que j\u2019ai contract\u00e9 depuis toujours une dette envers la grande Compagnie des m\u00e9decins. Peut-\u00eatre vous surprendrais-je en vous disant que l\u2019hommage le plus pertinent qui vous a \u00e9t\u00e9 rendu se trouve, \u00e0 mes yeux, dans des divertissements d\u00e91mystificateurs comme \u00ab le M\u00e9decin malgr\u00e9 lui\u00bb de Moli\u00e8re ou \u00ab Knock ou le triomphe de la m\u00e9decine\u00bb de Jules Romains. Dans ces pamphlets comiques, le vice des imposteurs, a rarement rendu un hommage aussi efficace \u00e0 la vertu d\u2019Hippocrate.<\/p>\n<p>Cela dit, pour demeurer dans la coh\u00e9rence de mes propos pr\u00e9c\u00e9dents, je voudrais vous confier une exp\u00e9rience, la mienne. Au cours d\u2019une vie d\u00e9j\u00e0 avanc\u00e9e et d\u2019une carri\u00e8re d\u00e9j\u00e0 longue, il m\u2019est \u00e9videmment arriv\u00e9 souvent de fr\u00e9quenter des m\u00e9decins et leurs \u00e9quipes dans les h\u00f4pitaux. C\u2019est un fait que j\u2019ai con\u00e7u de ces \u00e9preuves une infinie gratitude \u00e0 l\u2019\u00e9gard du corps m\u00e9dical et du personnel soignant dans son ensemble. Je ne sais pas si j\u2019ai eu de la chance ou si j\u2019ai b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 de privil\u00e8ges, mais enfin, pratiquement tous les m\u00e9decins qui se sont souci\u00e9s de ma sant\u00e9 m\u2019ont fait du bien et \u00e9taient eux-m\u00eames des hommes de bien. Ce n\u2019est pas pour rien, d\u2019autre part, que le h\u00e9ros de roman qui m\u2019est le plus proche, c\u2019est, dans \u00ab la Peste\u00bb de Camus, le docteur Rieux. Jeune, j\u2019avais une admiration enthousiaste pour Georges Duhamel et ses souvenirs de chirurgien pendant la guerre ; Roger Martin du Gard, qui avait \u00e9crit le journal d\u2019un m\u00e9decin qui se sait condamn\u00e9 \u00e0 mort. Et plus tard les livres du professeur Delay, parce que j\u2019\u00e9tais aussi gidien que lui. Mais je voudrais vous dire davantage. L\u2019id\u00e9e m\u2019est venue en effet que le laboratoire des laboratoires, pour la vie en commun de nos soci\u00e9t\u00e9s, avec toutes les agressions qu\u2019elle subit et les turbulences qu\u2019elle assume, c\u2019\u00e9tait, au fond, l\u2019h\u00f4pital. Lors de mon dernier s\u00e9jour dans l\u2019un de ces \u00e9tablissements le chirurgien \u00e9tait juif, l\u2019anesth\u00e9siste protestant, l\u2019un des deux m\u00e9decins de garde breton et l\u2019autre alg\u00e9rien, les infirmi\u00e8res \u00e9taient antillaises ou africaines et les brancardiers \u00e9taient maghr\u00e9bins.<\/p>\n<p>Toute cette soci\u00e9t\u00e9, organis\u00e9e dans un but reconnu, avec des r\u00e8gles accept\u00e9es, des responsabilit\u00e9s r\u00e9parties et des \u00e9changes \u00e9quilibr\u00e9s, m\u2019a confirm\u00e9 dans l\u2019id\u00e9e qu\u2019il pouvait bien y avoir une conciliation entre la diversit\u00e9 des cultures et l\u2019universalit\u00e9 des valeurs.<\/p>\n<p><strong>Jean Daniel<\/strong><\/p>\n<p>S\u00e9ance solennelle 2006<\/p>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Mesdames, Messieurs, Lorsque j\u2019ai accept\u00e9 le redoutable honneur que m\u2019a fait en votre nom le Professeur Christoforov, j\u2019avais choisi de vous parler de \u00ab la Nation, les Elites et l\u2019Europe \u00bb. Et puis je me suis avis\u00e9, en r\u00e9fl\u00e9chissant, en lisant et en \u00e9coutant que derri\u00e8re ces th\u00e8mes, comme d\u2019ailleurs derri\u00e8re tous les autres aujourd\u2019hui, &hellip; <a href=\"http:\/\/www.smhp.fr\/?page_id=74\" class=\"more-link\">Continuer la lecture de <span class=\"screen-reader-text\">Jean Daniel &#8211; Le multiculturalisme<\/span> <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"parent":65,"menu_order":2,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"page-templates\/full-width.php","meta":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/www.smhp.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/74"}],"collection":[{"href":"http:\/\/www.smhp.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages"}],"about":[{"href":"http:\/\/www.smhp.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/page"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.smhp.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.smhp.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=74"}],"version-history":[{"count":1,"href":"http:\/\/www.smhp.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/74\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":189,"href":"http:\/\/www.smhp.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/74\/revisions\/189"}],"up":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.smhp.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/65"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/www.smhp.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=74"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}